A propos de l’exposition Barrot / Barrat / Infinite Skulls à l’Avant Galerie Vossen, rencontre artistique entre Ronan Barrot et Robbie Barrat, Paris, février 2019

Barrot-Barrat-atelier

 

Photo : Jean-François Deroubaix

 

Memento mori

Pour Barrot, parce qu’il est humain, relié au monde par des millénaires de mémoire et d’apprentissage perceptif, le crâne est un objet qui fait sens. Une évidence anthropologique : ce qu’il a, littéralement, dans la tête, ce qui fait partie de la structure anatomique de son corps et de celui de chacun de ses semblables. Sapiens le connaissait aussi bien que lui ; cette structure osseuse, squelette clairement reconnaissable de son propre visage, qu’il trouvait dans les carcasses des animaux qu’il chassait, sous la peau des proches qu’il enterrait.

Parce qu’il est peintre, parce qu’il a vu les flamands, Caravage, Hals, La Tour, parce qu’il a lu Hamlet et observé Delacroix, le crâne fait partie d’un vocabulaire iconographique familier de la vanité, il concentre dans son regard caverneux le rappel de sa mortalité, de sa temporalité.

Son rapport au monde, sa mémoire, ont formé ce réseau de sens qui le relie à l’objet dont il décline depuis plusieurs décennies des représentations sérielles.

Barrot a fait de ses crânes une forme de bloc-notes, un memento pictural, un rituel intime venant clore l’achèvement d’un tableau. Il collectionne, par instantanés épais, certaines palettes de couleurs, certaines combinaisons de matières, pour en garder une mémoire exploitable, inscrite dans l’instant, susceptible d’une résurrection ultérieure. Et si cette épaisseur de matière doit mettre dix ans à sécher, pas d’inquiétude ; la mémoire picturale a tout son temps, elle sédimente au rythme des pigments. La matière épaisse, semi aléatoire de ses fins de palettes se dépose crâne par crâne pour former une base de données subjective dans laquelle il pourra par la suite piocher pour engendrer d’autres tableaux, d’autres combinaisons, garder la mémoire de ce qui a été trouvé pour continuer à faire ; conserver la trace de ses choix.

Locus Solus

Les réseaux de neurones numériques apprenants que manipule Barrat n’ont aucune idée de ce qu’est un crâne. Leur mémoire, fermée sur elle-même comme les tableaux « vivants » du roman de Roussel, n’est pas reliée au monde. Leur performance demande au contraire qu’ils restent in vitro, coupés de toute référence extérieure. Ils travaillent sans histoire, par auto-filtrage, en partant d’un bruit aléatoire, jusqu’à obtenir, par itérations successives, une granularité suffisamment fine pour correspondre au modèle auquel ils sont soumis (l’image des crânes de Barrot). Ils n’apprennent pas à peindre ; ils n’apprennent pas non plus ce qu’est un crâne. Si on leur demandait de peindre autre chose, leur seule réponse serait d’ailleurs un mutisme numériquement déconcerté. Does not compute. Ils tendent vers une forme, préétablie, sans jamais se préoccuper de savoir ce que cette forme représente, encore moins ce qu’elle évoque, à quoi elle fait écho. Leur unique critère de réussite est celui d’une adéquation au modèle.

De ce flux infini, généré par la force brute du calcul, Barrat prélève, parce qu’il est humain et parce qu’il est artiste, des instantanés qui font sens à ses yeux. En amont, il injecte des formes d’« anomalies » – qui n’en sont que pour lui – dans ses algorithmes. Comme il le dit lui-même par le biais d’un vocabulaire explicitement anthropomorphique, les propositions générées, à l’aveugle, par la machine commencent à l’intéresser lorsqu’il la rend malade (« messing with the software »), lorsqu’il la fait « halluciner ». C’est-à-dire, non pas lorsque celle-ci se trompe – puisqu’elle ne connait que les notions, chiffrables, de convergence et de divergence -, mais bien lorsqu’elle trompe le regard, purement humain, de celui qui fait des choix au sein de son flux. Les monstres, les freaks, les Prométhée modernes que provoque Barrat lorsqu’il fait jouer les « poids » (les règles de convergence) de ses algorithmes, en créant la surprise, l’inattendu, l’éloignement du modèle, orientent ses choix, servent de critère à sa mémoire esthétique, lui permettent de pointer dans le flux ininterrompu généré par les réseaux numériques. C’est son regard qui suscite l’inquiétude ; l’algorithme, ne se connaissant pas lui-même, ne connait pas l’angoisse. À une échelle démultipliée par l’aléatoire, mais qui repose sur les mêmes principes perceptifs, Barrat choisit la matière qui l’intéresse dans le flux de ses images, comme Barrot fait son choix dans la matière mouvante de ses fins de palette. Dans un cas comme dans l’autre, la résurrectine, ce qui donne vie à l’inerte, c’est le regard, orienté par le choix.

Labsynth