Paranoid Android fait partie de ces chansons que même ceux qui n’aiment pas Radiohead connaissent probablement, à défaut de l’aimer.

Sortie en 1997 sur leur troisième album studio, Ok Computer, c’est l’une de ces chansons fleuve qui regroupe en quelques minutes un vaste éventail de propositions musicales, et l’un des plus nets succès du groupe.

Composée de quatre sections accolées aux atmosphères très contrastées, elle est née de l’idée d’essayer de faire fonctionner en un seul morceau trois chansons ébauchées précédemment par trois membres du groupe.

Radiohead cite, en guise d’influence directe, Happiness Is A Warm Gun des Beatles (personnellement, je pencherais plutôt pour l’évocation de A Day In The Life ou de I Am The Walrus, chansons autrement plus élaborées et complexes du quatuor de Liverpool, mais le principe reste le même : composer une sorte de pot-pourri fait de bribes éparses rassemblées en une chanson fleuve), ainsi que Bohemian Rhapsody de Queen, qui reste en effet l’un des exemples les plus marquants de chanson en forme de poupées russes de l’histoire du rock.

Les structures longues et complexes ne sont généralement pas l’apanage des chansons rock, plus à l’aise dans de petites structures souvent assez simplistes. Il existe cependant des exceptions, notamment dans les années 70, au sein du rock psychédélique et progressif : Led Zeppelin, Frank Zappa, Pink Floyd, Dream Theater ou encore King Crimson ont tous écrit des morceaux de plus de dix minutes, caractérisés par leurs changements fréquents de signature temporelle, leurs sections distinctes, leurs brusques changements d’atmosphère.

De ce point de vue, Paranoid Android, avec ses 6 minutes 23 de musique, ne constitue en aucun cas un record. Ce qui en fait une chanson exceptionnelle, c’est sa popularité qui, malgré sa structure déconcertante, n’a cessé d’augmenter jusqu’à en faire la chanson emblématique du groupe, comme en témoignaient à l’époque les charte, ainsi que les innombrables reprises, amateurs et professionnelles, qui en ont été faites ces 15 dernières années, dans des genres très différents, allant du reggae au trio de hautbois en passant par la reprise au marimba ou a cappella… Nous nous pencherons dans un deuxième temps plus spécifiquement sur une sélection personnelle de quelques-unes de ces reprises.

Un autre point de partage de Paranoid Android avec les modèles revendiqués des Beatles et de Queen est l’état d’esprit ironique qui porte la chanson et ses paroles. Aux dires de Thom Yorke, celles-ci partent d’une simple expérience désagréable dans un bar, qui lui aurait donné l’idée d’écrire un texte représentant tout ce qu’il n’est pas : dépressif et plaintif, comme le petit androïde de The Hitchhiker’s Guide To The Galaxy, d’où est tiré le titre de la chanson. Caractéristiques psychologiques que l’opinion publique attribue souvent a priori à Yorke du fait de la noirceur de ses textes et du timbre mélancolique de sa voix. Cette démarche légèrement schizophrénique fait donc partie intégrante du morceau, et donne son sens à cette profusion de styles et d’atmosphères en quelques minutes.

Mais comme toujours chez Radiohead, si l’humour n’est pas absent de Paranoid Android, il est constamment contrôlé par une certaine forme de pudeur et de mélancolie, à laquelle vient s’adjoindre un indéniable lyrisme, que l’on ressent très nettement durant les deux dernières parties du morceau.

Structure

Les quatre sections de Paranoid Android, introduites par 4 coups de métronome (était-ce déjà une manière implicite d’inciter à la reprise?) s’organisent comme suit,  en segue (sans  aucune interruption audible) :

1) 0’00 – 2’00 : Sol mineur, 4/4, 84 bpm. Introduite par le désormais fameux motif rythmique à la guitare acoustique, soutenu par le rythme des shakers, cette guitare est rapidement rejointe par la voix de Yorke, à laquelle vient se joindre le reste du groupe au bout d’une minute.

2) 2’00 – 3’37 : La mineur, 4/4 et 7/4, 84 bpm. Sans changer le tempo, un nouveau riff de guitare est introduit, chromatique, qui dynamise le morceau et le tire vers un rock plus agressif, comme le confirment l’arrivée des guitares saturées ainsi que le solo de guitare distordue de Jonny Greenwood. Les sautes de temps (consistant à « manger » un temps dans un cycle, ici un temps sur un cycle de 8 noires, provoquant l’effet caractéristique d’avoir « raté une marche »), ainsi que les mouvements mélodiques très souples des guitares, contribuent eux aussi à donner de l’ampleur à la chanson tout en la complexifiant.

3) 3’37 – 5’39 : Do mineur – Ré mineur, 4/4, 63 bpm. Cette fois, le changement de tempo est net, ainsi que l’atmosphère, qui se fait plus calme et contemplative. Toute la section est accompagnée par un choeur de voix en overdub (enregistrement du même musicien – en l’occurrence, Thom Yorke – sur plusieurs pistes superposées) et suit une marche harmonique descendante qui lui donne son aspect solennel et lyrique (en complète contradiction, soit dit en passant, avec les paroles… « The panic, the vomit »)

4) 5’39 – 6’23 : Section finale et la plus courte de la chanson, c’est en fait une reprise de la section 2, dont on retrouve le riff rythmique caractéristique à la guitare, mais qui débute directement sur un deuxième solo de guitare distordue et un dernier déchaînement avant l’énoncé final du motif chromatique descendant évoqué plus haut.

Reprises

En tant que chanson gigogne, Paranoid Android se devait de donner des idées aux fans musiciens en herbe et aux artistes qui se sont mis à considérer, dans les années 2000, Radiohead comme une référence musicale majeure dans leur propre carrière. Et de ce point de vue quantitatif, le résultat est impressionnant. Il suffit de faire une rapide recherche sur Google pour constater l’étendue des tentatives, heureuses ou pas, de reprendre ce morceau et se le ré-approprier.

Les outils participatifs apparus sur le web ces dernières années (à commencer par Youtube), ainsi que la généralisation des home studios dans les années 90 (cf. notre article sur le sujet) ont permis l’apparition d’une foison de ces reprises, allant de la répétition amateur et en chambre à la production professionnelle, en studio et en concert. Paranoid Android est devenu en 15 ans un véritable phénomène musical sur internet, l’un de ces standards qui s’imposent à l’histoire de la musique et qui atteint un niveau d’empathie universel. Le fait qu’il s’agisse d’une chanson somme toute complexe et déconcertante par rapport aux critères de base de l’histoire du rock constitue l’un des miracles accomplis par ce groupe en quelques années : populariser une forme de rock expérimental, très élaboré, au sein même d’un auditoire qui se détourne généralement de cette famille musicale.

Il n’est pas question ici de citer de manière exhaustive toutes les reprises de Paranoid Android qui traînent sur internet (cela n’est d’ailleurs pas chiffrable). Nous nous contenterons donc de mentionner celles qui, de notre point de vue, se démarquent par la qualité de leur ré-écriture, ou leur prouesse technique, ou tout simplement leur beauté.

Commençons donc par ce que l’on peut raisonnablement considérer comme l’une des reprises les plus originales de Paranoid Android : celle de Brad Mehldau, dont la renommée en tant que pianiste de jazz contemporain n’est plus à faire, et qui a consacré à plusieurs reprises son talent au répertoire de Radiohead. Magnifique version jazzy que la sienne (issue de l’album Largo), au piano partiellement préparé (dont les sonorités sont modifiées par des objets qu’on introduit généralement entre les cordes) accompagné d’une contrebasse et d’une batterie. Mehldau fait ici preuve de l’aisance avec laquelle il sait utiliser les aspects les plus orchestraux du piano (la voix dans les aigus, la guitare acoustique et la guitare électrique dans les médiums, et la basse doublée par la contrebasse). Il fait aussi montre de la subtilité harmonique qui est la sienne, en enrichissant considérablement les accords d’origine de « notes étrangères » comme cela se dit en musique classique ou jazz. Enfin, il profite des sections solo d’origine pour générer lui-même des soli totalement inédits. Et bien sûr, c’est une reprise de chanson sans chant… Un bijou!

Toujours dans la catégorie des ré-écritures instrumentales, une autre belle interprétation nous est proposée par le Section Quartet, en formation de quatuor à cordes, donc. On constate rapidement que la chanson originale possède suffisamment d’originalité et de complexité pour donner lieu à l’écriture d’un morceau complet en formation classique.

Une autre version aux cordes, mais cette fois accompagnant une voix, celle de Sia Furler, possède de belles qualités musicales. Ici, le parti prix est d’uniformiser la chanson de manière à en gommer les sections, et de choisir un tempo et une atmosphère générales beaucoup moins mouvementés que l’original.

Toujours dans la catégorie des interprétations solo, une version assez étonnante au xylophone, accompagné d’une petite session percussive, par Rockabye Baby!

On continue avec une version très personnelle de Paranoid Android par le groupe danois Slaraffenland. Ici, nous nous éloignons assez nettement du modèle original : les harmonies ne sont pas les mêmes, des boucles rythmiques sont ajoutées, la structure est légèrement différente. Les guitares évoquent assez nettement le type de jeu qu’on trouve chez Jeff Beck, tandis que les choeurs de voix masculines et la section de cuivres évoquent les choeurs de Medulla, de Björk. Une interprétation qui a le mérite d’être très originale.

Tufts Beelzebubs, quand à eux, nous proposent une version a capella particulièrement savoureuse. De toute évidence, le groupe a retenu, entre autres choses, l’aspect ironique de Paranoid Android, dans cette interprétation vocale très amusante qui fait penser aux prouesses vocales de grands groupes vocaux noirs américains comme Take 6, notamment par l’imitation, par la voix, des différents instruments, percussifs et mélodiques, présents dans le modèle original.

Et pour finir sur cette sélection très subjective de reprises possédant de fortes caractéristiques de ré-écriture, la reprise de Contreband, groupe de contrebasses qui nous offre là une superbe version drum & bass et jazzy de notre morceau favori.

Bien d’autres versions, amateurs et professionnelles, existent bien sûr. Elles sont généralement plus proches de l’original, et pour tout dire, généralement moins intéressantes.

La plus connue est probablement la version reggae proposée par Easy Star All-Stars.

Une autre version très rock (et pas forcément très passionnante), celle du groupe Weezer :

Pour terminer, nous vous proposons quelques reprises qui se démarquent des autres par la bizarrerie de leurs choix esthétiques.

Paranoid Android utilisé comme berceuse, il fallait y penser! C’est ce qu’a fait la collection Babies Go, qui nous propose ici une version MIDI des plus pauvres. On serait curieux de voir le résultat sur nos chers bambins!

Et nous ne pouvons pas passer sous silence cette interprétation délirante à la sauce 8 bits (technologie d’encodage caractéristique des premiers jeux vidéo dans les années 80), par l’artiste Diego Gonzalez. Deux albums entiers de Radiohead ont été repris sur ce mode, pour un résultat esthétiquement douteux, mais très méritoire d’un point de vue purement programmatique!

En conclusion, nous ne résistons pas à vous faire partager ce qui constitue peut-être le projet le plus intéressant de toute cette série de reprises, en tout cas le plus représentatif de cette nouvelle génération de musiciens amateurs qui ont trouvé, au sein du web, un nouveau média permettant la promotion et l’échange des démarches artistiques individuelles : un clip monté par un internaute à partir de 36 vidéos trouvées sur Youtube et reprenant chacune une voix ou une section de Paranoid Android, ou « Youtube Mashup« . Le résultat de ce travail remarquable est tout à fait étonnant, comme vous pourrez en juger par vous-mêmes :

S’il est une chose qu’on se doit de reconnaître à Paranoid Android, outre l’originalité et la qualité de sa composition et de son interprétation par Radiohead, c’est l’immense popularité dont la chanson a joui depuis sa sortie. Le fait que cet engouement ait porté sur une chanson longue, complexe, à la structure décousue, et qui ne possédait pas, a priori, les caractéristiques d’un tube, est de notre point de vue un signe très encourageant de l’élaboration d’un nouveau type d’écoute, plus attentif, plus soucieux de sortir des sentiers battus, qui crée un pont naturel entre la musique pop et la musique expérimentale. Nous espérons que l’écoute de ces diverses reprises vous aura convaincu de cette dimension unique prise par Paranoid Android dans l’histoire du rock.

NB : Une première version de cet article est originellement parue sur le blog de CommOnEcoute en 2012.