L’optimisme et le pessimisme ne sont pas des “philosophies de la vie”; ce ne sont pas des doctrines, ni des choix; ce sont des superstitions qui se font miroir, et qui sont toutes deux motivées par une seule et même illusion : le fatalisme.

Affirmer, dans un rabâchage ignorant et auto-complaisant, que “tout va s’arranger”, ou – son contraire apparent – que “le pire est toujours certain”, revient rigoureusement au même : ce sont deux manières d’aveuglement face à une réalité qu’on ne veut pas saisir, pas comprendre, pas analyser pour en assumer les conséquences et en changer les causes.

La métaphore du verre à moitié vide / à moitié plein est un sophisme parmi d’autres, très en vogue aujourd’hui dans un monde dominé par l’angoisse. Ce qui compte, ce n’est pas de savoir si le verre est plutôt vide ou plutôt plein. Ce qui compte, c’est de comprendre s’il est en train de se vider ou de se remplir, et de quel type de liquide. Ce qui compte, c’est le flux. Il n’y a pas de choix individuel face au monde qui nous donnerait le loisir de choisir une “voie” plutôt qu’une autre, de donner une couleur, rassurante ou terrifiante, à notre regard sur le monde. La réalité exige le réalisme, et rien d’autre. Le réalisme analyse l’évolution, pas un instantané du monde. Lui seul lui donne un sens.

Prendre une photo du monde une seconde avant la chute de la météorite au Jurassique, pendant l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, ou juste après l’explosion de Fukushima, et en déduire que “jusqu’ici, tout va bien”, ou que “nous sommes tous foutus”, ce n’est pas faire le portrait du monde; c’est juste prendre un instantané, et en tirer des conclusions erronées.

Depuis des années, une mécanique auto-destructrice se met en place, pièce par pièce, dans des régions stratégiques du monde. La dictature de Poutine en Russie; la montée des nationalismes néo-nazis en Europe; la domination du fanatisme religieux au Moyen-Orient; plus récemment, le Brexit au Royaume-Uni, et il y a quatre jours, l’élection de Trump aux Etats-Unis. Prétendre que tout va s’arranger est une forme de folie lâche. Décider que tout est déjà joué et que le monde va s’auto-anéantir en est une autre.

On me répète depuis ma naissance que j’appartiens à une génération qui “n’a pas connu la guerre”. De guerre mondiale, certes. La guerre, je ne l’ai pas faite. Mais “pas de guerre”, du tout? Allons donc. La guerre est partout, constamment. L’homme est l’unique animal terrestre qui ne sait pas contrôler ses pulsions, et qui finit toujours par s’auto-détruire, à une échelle généralement non planétaire, mais suffisamment monstrueuse pour impliquer la mort de millions d’individus, et principalement d’innocents.

J’ai donné naissance à ma fille il y a bientôt six ans. Est-ce que je m’imaginais alors que je la faisais naître dans un monde moins criminel, moins dangereux, moins injuste qu’aujourd’hui? Bien sûr que non. L’ai-je mise au monde en me résolvant à l’idée de l’offrir en sacrifice à un monde en voie d’auto-destruction? Bien sûr que non.

J’ai voulu avoir un enfant parce que l’instinct de survie de mon espèce m’y poussait, à l’échelle biologique, et parce qu’à l’échelle individuelle, j’avais besoin de transmettre une partie de mon existence à un autre que moi, besoin de l’aimer et de lui apprendre ce que je sais; pour que le monde continue à tourner, si possible en progressant, à travers elle.

Si j’avais été un adepte de la superstition pessimiste, je n’aurais jamais fait d’enfant. Si j’avais été un forcené de l’optimisme, si je m’imaginais que rien ne peut lui arriver, que “tout va s’arranger”, je l’aurais éduquée en lui donnant pour seul outil de défense la magie des petits poneys.

Nos sociétés numériques vouent un culte à l’opinion, qui est une forme de superstition. L’ultra-libéralisme et sa religion, le consumérisme, sont parvenus à maintenir les individus dans l’illusion que leur moi trouve une forme d’épanouissement et d’affirmation par le biais de l’expression individuelle des opinions. Les réseaux sociaux sont des filets tendus dans un océan peuplé de petits poissons amorphes et auto-satisfaits de leurs likes, qui frétillent à l’idée de choisir la direction qui leur est propre, sans se rendre compte que cette direction est celle, unique, dans laquelle les poussent les mailles du filet.

Politiquement, le “tous pourris” domine et persuade les gens que le vote ne sert plus à rien. C’est une autre forme de fatalisme, qui repose, une fois de plus, sur une forme d’ignorance. Aucune représentation politique n’est une “représentation du peuple”, quelle que soit la forme qu’elle a acquise au cours des siècles. Dans ses variantes dites démocratiques, un gouvernement tente de servir de garde-fous à une société qui n’est pas en mesure de s’auto-gérer. Il balise, par ses institutions et ses lois, un certain nombre de domaines liés à la liberté individuelle, au bien-être, à la sécurité et au respect de l’autre. Dans ses formes les plus autoritaires, il ne se préoccupe plus de ces valeurs, mais simplement, dans son propre intérêt, de la non implosion d’une société soumise à des règles arbitraires qui lui échappent et la maintiennent dans l’esclavage de la terreur.

Dans les deux cas, le pouvoir tente de maintenir un ordre au sein du désordre, et y parvient en général tant bien que mal. Cela ne signifie jamais que le pouvoir est juste. Etant fatalement constitué d’individus, tout pouvoir est voué à une forme de corruption. Il n’existe pas d’individu qui soit en mesure de résister à la tentation de tirer un profit individuel de sa position de pouvoir. L’imaginer est tout aussi naïf (optimiste) que de s’imaginer que les hommes vont un jour cesser de se faire la guerre. En déduire que toute représentation politique est inutile (pessimisme) mène systématiquement à la catastrophe, c’est-à-dire à la prise du pouvoir par les pires individus de notre société, qui attendent patiemment que ce type de configuration psychologique (le désespoir, le cynisme) soit adopté par une majorité pour parvenir à leurs fins.

L’expérience du vote n’est pas, ne peut par principe pas être, gratifiante. D’une part, parce qu’elle ne peut jamais, du fait même du principe du vote majoritaire, seule règle du jeu acceptable lors d’une élection, satisfaire l’ensemble d’une population, dont les opinions sont fatalement diverses et divergentes; sauf dans le cas d’une société fanatisée, donc vouée à sa perte. D’autre part, parce que le vote est toujoursun compromis. Que l’on vote par conviction ou par prudence, on ne met jamais au pouvoir qu’une équipe d’individus qui, systématiquement, au contact du pouvoir que nous leur permettons d’acquérir durant une période déterminée, mettront leurs intérêts propres, à court terme, avant l’intérêt du peuple.

Cela ne signifie pas que le vote n’a au final aucune importance. L’histoire du vingtième siècle est parsemée d’exemples de prises de pouvoir, qui sont toujours les fruits du désespoir, de l’injustice sociale, de la pauvreté, qui ont mené au pouvoir des fous sanguinaires. Certaines figures majeures, parmi ces fous, ont été élues par voie démocratique, toujours avec l’aide des médias dont ils avaient pris le contrôle ou qui se soumettaient, dans leur propre intérêt à court terme, à leur logique conquérante : dans ces cas, l’optimisme a toujours adopté la forme d’un fanatisme proprement catastrophique.

Nous sommes à l’horizon de l’une de ces périodes d’effondrement. Le “détail” de l’élection de Le Pen en France, qui nous pend au nez, en conjonction avec la montée systématique des droites extrêmes en Europe, l’élection de Poutine en Russie, le Brexit au Royaume-Uni, et maintenant Trump aux Etats-Unis, n’est pas un détail pour nous; il ne l’est pas non plus à l’échelle mondiale. C’est, sans aucun doute possible, le genre de grain de sable qui suffit à mettre en route la machine infernale d’un conflit mondial.

La politique n’est peut-être pas, peut-être plus, le moyen de faire progresser une société. L’action individuelle, lorsqu’elle est rendue cohérente par l’organisation massive de la protestation et de la solidarité, a plus de force et d’efficacité que n’importe quel gouvernement, précisément parce qu’elle constitue, contrairement à ceux-ci, une représentation populaire; parce qu’elle vient du bas, et non du haut; parce qu’elle n’entre pas dans la logique qui nous pousse à remettre les clefs de notre maison entre les mains d’individus qui n’ont en tête que l’idée de la dépouiller, à leur profit et “pour notre bien”.

Cette action individuelle ne peut cependant prendre son sens et son envol que si les membres d’une population possèdent l’intelligence qui leur permettra de faire de la solidarité une priorité sur leur individualité. Cette intelligence ne peut venir à l’esprit des gens, à l’échelle individuelle, que par l’éducation familiale; à l’échelle collective, par l’éducation scolaire; à l’échelle d’un pays, par la culture (en tant que mémoire de l’histoire).

L’éducation et la culture sont les seuls cadres sociétaux qui permettent aux individus d’acquérir les valeurs qui leur serviront de guide en vue d’une action solidaire, rationnelle, empathique et juste. Si ces deux piliers d’une société sont négligés, comme c’est le cas aujourd’hui, parce qu’ils ne correspondent pas aux critères de rentabilitéque le libéralisme et ses échecs répétés nous ont appris, par la peur, à accepter comme seul critère à prendre en compte, les membres d’une société vont chercher ailleurs les valeurs qui ne leur ont pas été transmises, et dont ils ont pourtant besoin pour comprendre leur appartenance à une communauté humaine. Ils vont alors, systématiquement, les chercher auprès des pires représentants de ces sociétés, ceux qui savent depuis longtemps quel pouvoir leur permettait d’acquérir une société sans repères et sans savoirs : les clergés, qui font passer leur logique mercantile pour des principes moraux; les vendeurs de racisme, de xénophobie et de sexisme; les marabouts du fanatisme, du fatalisme et du révisionnisme; les prophètes de l’optimisme et du pessimisme, promettant avec autant d’acharnement le paradis céleste que l’enfer sur terre.

Ma fille et sa génération comprendront, j’en suis sûr, quelles sont les priorités, les urgences, les leviers à prendre en compte pour faire progresser son monde. Elle saura que l’écologie n’est ni une mode, ni une manne pour les startups, mais le coeur du problème; que notre survie, en tant qu’espèce, dépend d’une compréhension éclairée du cosmos; que celle-ci ne s’apprend pas dans des livres révélés par tel ou tel groupe d’illuminés, mais dans les oeuvres d’art et les ouvrages scientifiques; que le mystère du monde et sa beauté viennent de l’extraordinaire complexité de son immanence, pas d’une quelconque perfection transcendantale.

Que le verre, enfin, n’est ni à moitié vide, ni à moitié plein, mais mouvant, variable, en perpétuelle évolution; et que c’est elle, habitante de la terre, en conjonction avec des milliards d’autres animaux terrestres, qui a le pouvoir d’en faire varier ainsi le flux et le reflux.